ENTRE VOLTAIRE ET ROUSSEAU
A LA MANIERE DE JEAN-FRANCOIS PREVAND
ROUSSEAU (s’asseyant avec raideur) : Vous vous demandez sans doute Monsieur, le motif de ma présence ici. J’ai moi-même longtemps hésité, puis me suis décidé à venir vous voir.
VOLTAIRE : C’est…un plaisir. Mais dites-moi donc, que me vaut votre visite ?
ROUSSEAU : Et bien écoutez : quelque chose me tracasse depuis longtemps. Depuis, en fait, que j’ai reçu votre première lettre... Monsieur, me haïssez-vous ?
(Voltaire regarde longuement Rousseau, puis après un petit rire reprend la parole d’une voix détachée, avec un sourire au coin des lèvres)
VOLTAIRE : Ne faites pas l’enfant mon cher, pourquoi dites vous cela ?
ROUSSEAU (fronçant les sourcils, sur le ton de l’évidence) : Vos lettres sont quelque peu blessantes en vérité, vous n’êtes pas vraiment respectueux en vers moi. La raison je ne la connais pas, c’est à vous de me l’apprendre.
VOLTAIRE (ironiquement) : Comme vous parlez crument ! Mon but n’était nullement d’être méchant, juste de vous exposer mon point de vue sur votre ouvrage, ou sur vos idées. (Il parle très distraitement, en regardant le bouquet de fleurs des champs) J’ai peut-être été un peu… trop direct ? Pas assez caressant ?
(Rousseau reste sans voix quelques secondes. Voltaire se lève pour réajuster le bouquet dans son vase. Il essaye vainement de le rendre plus attrayant, en changeant la disposition des fleurs, la tête penchée.)
ROUSSEAU (bégayant) : Nos points de vue sont en effet assez différents, mais est-ce une raison pour m’écrire de telles choses ? Réduisant mes espoirs à néant, et l’admiration sans failles que j’avais pour vous à une admiration teintée d’amertume ?
VOLTAIRE (tournant la tête vers Rousseau) : Vous m’admirez donc toujours ? (Rousseau ne répond pas) Peu importe… Même si je ne suis pas d’accord avec vous sur bon nombre de choses, même si vous pensez que je vous hais, même si vous n’êtes pas venu ici pour philosopher, ne voulez-vous pas rester un peu, et tenter d’éclaircir cette sombre histoire de point de vue ? Cela peut être cocasse. Parlons, si vous le voulez bien, du plus grand bonheur au monde. Quel est-il pour vous ?
(Voltaire, prêt à écouter Rousseau, retourne s’asseoir en face de lui.)
ROUSSEAU : Pour moi, c’est bien simple : une journée idéale commencerait par me lever aux aurores, et admirer le ciel rougeoyant, le soleil aux couleurs changeantes et chaudes ; la nature qui s’éveille, pleine de puissance. Seul bien sûr, afin de mieux réfléchir à toute cette beauté sans dérangement extérieur. Ensuite, j’irais me promener en forêt, humer toutes les odeurs de terre fraiche, de rosée, de fleurs et de champignons. J’admirerais les éléments m’entourant, tous parés des plus belles richesses, que la nature leur offre. Avec un peu de chance, je verrais une biche, demoiselle farouche, s’abreuver à un ruisseau. Je rentrerais le soir, la tête pleines d’images, de pensées, de souvenirs et de plaisir, manger quelque chose, écrire quelques pages peut-être. Puis, j’irais m’allonger dans mon lit, et m’endormirais en espérant que le lendemain soit semblable à cette journée.
(Rousseau marque une pause, guète la réaction de Voltaire. Le visage de ce dernier n’exprime pas d’expression. Il acquiesce poliment.)
ROUSSEAU : Cela ne vous convainc pas Monsieur ? Ne seriez-vous pas heureux de vivre cela ? Il suffit d’essayer, vous serez sans doute conquis.
VOLTAIRE : J’en doute fort, cher ami. Une journée idéale serait pour moi différente sur quelques points. Tout d’abord, je ne me lèverais pas trop tôt, il me faut être en forme pour ne pas somnoler pendant la soirée à venir. Lorsque j’ouvrirais les yeux, on me servirait un déjeuner royal et copieux. Les odeurs que j’humerais seraient celles des fruits confits, du lait chaud et des pâtisseries, non celles de la terre, mousse ou autre magnifique broutille. Les beautés que j’admirerais durant la journée seraient bien plus attrayantes que vos arbres : j’irais rendre visite à quelques amis dans de gigantesques palais dorés, les murs seraient parés de mille tableaux, le sol de mille tapis, et tout autour de moi serait luxueux et abondant. Les demoiselles farouches que je côtoierais ne seraient guère des biches, Monsieur. Mais les plus belles femmes du pays. Lorsque la nuit tomberait, un grand bal serait ouvert, et la fête ne s’arrêterair qu’au petit jour. Banquet, musique, danse, et amis seraient au rendez-vous.
ROUSSEAU (doucement) : Ce sont ici des plaisirs bien superficiels…
VOLTAIRE : Superficiels ? Ce sont des plaisirs communs à beaucoup. Nous ne sommes, hélas pour vous, plus à l’état sauvage. Nous sommes des gens civilisés, savez-vous ? Le progrès nous apporte bien des choses : le confort, la médecine, la connaissance que l’on peut faire partager à son entourage…
(...)
VOLTAIRE : Mais enfin, mon bon Rousseau ! Le monde se bonifie avec le progrès. Un retour en arrière serait tout d’abord impossible, et de plus, néfaste. Un jour, cela ne m’étonnerait qu’à moitié de vous voir vêtu de peaux dans la forêt, à la recherche de gibier.
ROUSSEAU (révolté) : Je vous respecte, vous et vos idées Monsieur. Tachez d’en faire de même je vous prie.
VOLTAIRE : Navré, je m’emporte un peu. Mais il y a des choses que vous ne pouvez guère enlever à mon argumentation : la médecine par exemple.
ROUSSEAU : Je ne suis en aucun cas contre la médecine, ceci est une excellente chose. Je ne suis d’ailleurs pas du tout opposé au progrès en général, mais bien à la société de nos jours. Et surtout à la façon dont elle a rendu les hommes mauvais.
VOLTAIRE : Comme vous êtes haineux envers le genre humain !
ROUSSEAU : Pas le moins du monde. Je pense l’homme bon par nature. Tenez, par exemple, durant ce que j’appelle le second état de nature, il n’y avait ni inégalité, ni fourberie. Les hommes devaient alors vivre dans le bonheur, l’harmonie et la sagesse.
(...)
FRAGONARD - Conversation galante dans un parc
(1754)
VOLTAIRE : Moi je pense que la compagnie, qui fait partie de mes bonheurs personnels, permet l’échange d’idées et le recul sur soi. Discuter est l’un des meilleurs outils pour réfléchir profondément… Voyez comme nous sommes différents ! Mais néanmoins, n’aimez-vous pas, de temps en temps, philosopher entre amis ? Peut-être ces derniers se font-ils rares. Quoi qu’il en soit, le bonheur pour moi passe par l’entourage… Et lorsque l’entourage est féminin, le bonheur n’en est que décuplé. Pour les femmes, avouez que votre adoration pour le naturel et le sauvage est quelque peu changée. Nul ne peut proclamer ne pas être heureux s’il est aimé par une femme comme celle-ci : ronde et fraiche, richement habillée, portant mille rubans dans la chevelure, doucement parfumée et belle comme une reine. Et non par une souillon, sauvageonne, sale et mal vêtue, cheveux sur les épaules et ongles crasseux.
ROUSSEAU : Je ne suis pas coureur de jupons Monsieur, bien au contraire. Et sachez que le genre de femme qui me rendrait heureux n’est ni l’une ni l’autre d’entre vos deux propositions. Mais si je devais vous décrire mon idéal féminin, ce serait celui-ci : l’habit m’importe peu, la classe sociale tout autant. Je l’aimerais pour ce qu’elle est, non pas pour ce qu’elle possède. Vive d’esprit, gentille et pleine de sagesse. Cela ne l’empêcherait pas d’être ronde et fraiche, doucement parfumée et belle comme une reine. Ou devrais-je dire, comme une biche des bois, Monsieur. Voyez-vous ?
(...)
FRAGONARD - La lettre
d'amour (1770)
ROUSSEAU : Me voila rassuré. J’espère ne plus avoir de mauvaises surprises en lisant vos lettres, si un jour nous nous réécrivons. Au revoir Monsieur Voltaire !
(Il sort. Voltaire va se rasseoir à son siège)
VOLTAIRE (criant) : Et merci pour les fleurs ! Bouquet original, quoiqu’un peu simplet…
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